Dossier: la blogueuse africaine qui valait 5 millions de dollars.

Hey kids,

j’espère que votre semaine a bien démarré. De ce côté de l’écran, j’ai eu une journée très productive mais je cale (comme à chaque numéro) sur l’écriture de mon édito. En attendant que dame Inspiration revienne, je me suis dit que je ferai un petit post de rien du tout.

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Vous voyez cette propriété ? Une jeune femme quelque part sur le continent africain vient tout juste de se l’offrir grâce à son… blog. Je vois d’ici vos sourcils se froncer, oui, je sais… L’Afrique aKa le continent le moins connecté de l’univers terrestre (et même céleste), le continent du clip Youtube qu’il faut laisser charger avant de pouvoir le regarder en entier, le continent où trouver du wifi gratuit quelque part est une quête en soi… oui, ce continent-là a désormais une blogueuse multimillionnaire. En dollars, je précise.

Trêve de mystères: on parle bien sûr de Linda Ikeji. Et elle est (forcément) nigériane (je dis « forcément » parce qu’il n’y a qu’au Nigeria qu’on trouve ce genre de success story très inspirée du rêve américain #FromRagsToRiches).

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Qui est Linda Ikeji ? Beaucoup de choses. Tout d’abord, une des pionnières du blogging au Nigeria. Née en 1980 dans une famille de 7 enfants, elle se lance dans plusieurs petits jobs, notamment en tant que modèle-photo, avant de monter – à la fin de ses études universitaires – une petite agence d’hôtesses et de mannequins. Certains disent qu’elle a exercé en tant qu’avocat pendant un moment, mais cette version reste contestée… Toujours est-il qu’elle essayait de joindre les deux bouts lorsqu’aux alentours de 2007, elle découvre le blogging local via une autre pionnière, Uche Pedro, fondatrice du célèbre site Bella Naija, véritable bible de la pop culture nigériane. Linda décide de se lancer aussi dans la course en ouvrant sur Blogspot ce qu’on connaît désormais sous les initiales LIB, Linda Ikeji’s Blog. Sa spécialité ? Le gossip pur et dur, sur tout et n’importe qui, de la star de Nollywood à votre voisin du quartier. A l’époque, elle fait face à une diffusion assez limitée de l’internet au Nigeria, et doit squatter les cybercafés pour actualiser son blog.

Aux environs de 2007, le Nigeria est encore sous la coupe d’Olesegun Obasanjo, et l’économie est encore très moribonde et ultra-dépendante du pétrole. De ce fait, l’écosystème autour du digital est quasi inexistant, mais les quelques téméraires qui se lanceront à ce moment-là et tiendront le coup, vont finir par bénéficier de la libéralisation et la diversification de l’économie nigériane qui va arriver avec l’accès au pouvoir du président Goodluck (tout ceci est mon analyse personnelle de la situation et du contexte). Lagos devient très rapidement un véritable centre économique et culturel, et bien sûr, l’accès au web (notamment mobile) se développe également. Fréquenté principalement par des nigérians de la diaspora ayant le mal du pays, les forums populaires comme NairaLand ou les sites musicaux comme NotJustOK commencent à observer une recrudescence de visiteurs du Nigeria directement et bien sûr, le développement du showbiz local aidant, Linda Ikeji devient incontournable.

Il faut le dire, les stats de son blog donnent une idée de l’ampleur du phénomène:

- 89% de ses lecteurs viennent du Nigeria (Source: Alexa)

- son blog est le 28ème site internet le plus visité du pays et le 2456ème site le plus visité au monde (Source: Alexa)

- selon plusieurs indicateurs, elle a en moyenne 300.000 visiteurs uniques par jour 

- son trafic mensuel oscille entre 10 et 12 millions de visiteurs uniques par mois

- Valeur de son blog: entre 3 et 5 millions de dollars.

Côté dépenses, depuis le lancement, elle était la seule à bloguer sur sa plateforme (parfois aidée par sa petite soeur Laura, qui a également un blog) donc (jusqu’à il y a quelques mois) elle n’employait personne et…. elle n’a payé son nom de domaine qu’il y a seulement quelques semaines, après qu’une personne ait fait suspendre son blog par Google pour plagiat de contenu mais j’en parlerai après. Et enfin, elle n’a jamais fait faire de site web avec un design personnalisé, elle utilise un design fourni par Blogspot et disponible gratuitement sur les internets.

Côté recettes donc… voici à peu près à quoi correspond sa grille de tarifs publicitaires (septembre 2015):

Bandeau en haut du site:

environ 4000€ par mois

- Bannières Latérales (Haut du site)

environ 2600€ par mois

- Bannières Latérales sur l’ensemble du site

environ 2200€ par mois

- Posts sponsorisés

200€ l’unité

- Habillage complet du site

environ 8900€ le mois

En gros, au bas mot, celle que l’on n’appelle plus que par son prénom (Linda) fait au moins plus de 5000€ par mois. Quand on sait que les impôts au Nigeria ne sont pas encore très clairs concernant la déclaration de revenus gagnés sur internet et que par ailleurs, comme énoncé là-haut, elle n’avait jusqu’ici pas de charge particulière pour gérer son blog, elle a trouvé le bon filon. De blogueuse « influente », elle devient une « Webpreneuse » et certains diront même la première blogueuse millionnaire du pays.

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Comme on le dit souvent, la presse people, personne ne la lit pourtant elle se vend. Sur le principe, oui, bien sûr, c’est sale et voyeuriste de vouloir connaître l’intimité des gens… mais n’empêche que ça intéresse, et a priori, beaucoup de monde. Linda a, selon moi, eu le flair de se positionner au bon moment (avant que le web ne soit envahi de blogueurs nigérians) et par ailleurs, elle a eu le courage de remuer la m*rde. Parce qu’en toute franchise, être la propriétaire d’une plateforme où l’on commente, insulte et diffame parfois ne doit pas être tous les jours drôle. Se cachant parfois derrière l’argument « Je ne fais qu’informer », Linda n’a pas tardé à se faire beaucoup d’ennemis, notamment dans le showbiz nigérian et ghanéen et pour cause: aucun tabou n’existe sur LIB. C’est la vérité crue, les rumeurs propagées sans vérification ou vaguement mises au conditionnel (et quand bien même la rumeur est fausse, le mal est déjà fait), les photos de cadavres encore chauds, les détails croustillants/sordides de la vie privée des sénateurs nigérians.. Linda quelque part, c’est celle qui vous jette dans l’arène et vous dira qu’elle n’est pas responsable de la violence des animaux que vous y rencontrerez. Menaces de plainte, tentative d’intimidation..Elle a tout eu mais par chance ou par génie, elle a toujours su comment tourner ça en sa faveur et s’en servir comme preuves ultimes de son influence.

L’illustration parfaite de cela survient cette année quand, soudainement, son blog devient indisponible. Croyant d’abord à une panne, elle finit par sortir de son silence alors que des dizaines de personnes se plaignent de ne pouvoir accéder à son site: le Linda Ikeji Blog est bloqué par Google. Parce qu’oui, depuis 2007, elle n’avait toujours pas songé à migrer ailleurs. L’argent de Google AdSense devait avoir un goût particulièrement mielleux… Quoi qu’il en soit, ce qui devait être un problème somme toute banal, devient une affaire qui va passionner les internets nigérians et même au-delà. On apprend petit à petit qu’un homme, par vengeance, aurait décidé de faire fermer le blog de Linda en dénonçant à Google les multiples plagiats de textes et images pris d’autres sites (parce qu’oui, à force de devoir maintenir un trafic régulier sur son site, elle a dû commencer à aller « prendre » des infos ailleurs sans forcément créditer ses sources). La machine s’emballe et se polarise: les uns sabrent le champagne et fêtent la fin d’un blog qu’ils méprisent quand les autres vont créer des comités de soutien virtuels. Peu importe les camps, l’interrogation était la même: comment peut-on arriver à un tel niveau d’influence et de rentabilité et négliger des choses aussi basiques qu’être propriétaire de son contenu, citer ses sources ou encore avoir un nom de domaine au lieu d’un Blogspot ? Bref, cette affaire, qui s’est terminée en queue de poisson et de façon un peu niaise, aura eu le mérite de soulever le débat sur la place des blogueurs (et leurs pratiques) dans l’économie numérique au Nigeria. L’autre mérite, c’est qu’après cette affaire, la blogueuse a embauché une équipe de journalistes qui l’épaule sur le contenu.

Depuis que sa success story fait les choux gras de la presse, des milliers de gens se sont lancés dans le blogging people mais autant être clair, peu d’entre eux rivalisent avec Linda. Et pour ainsi dire, seuls les pionniers de cette activité en vivent aujourd’hui.. notamment parce que la majorité des nouveaux blogueurs se contente de reposter ce qui a déjà été vu et lu ailleurs… Peu ont du contenu original et de ce fait, ils ne représentent aucune valeur ajoutée en matière d’informations. Quant à Linda, qui a déjà à son actif 2 maisons (une à Lagos pour ses parents et une dans son village natal), ainsi que plusieurs voitures, elle a fait l’actualité en fin de semaine dernière lorsque sa soeur a dévoilé les photos de sa résidence récemment achetée au prix de 3 millions de dollars à Banana Island, le quartier le plus riche du Nigeria au mètre carré (une zone où se concentre les plus grosses fortunes du pays et probablement même d’Afrique de l’Ouest). Elle a notamment pu (d’après certains) s’offrir cette maison après qu’elle ait finalement accepté de faire de la publicité pour les hommes politiques, chose qu’elle refusait jusqu’ici paraît-il (les élections présidentielles et législatives nigérianes ayant eu lieu cette année, vous imaginez ce qu’elle a dû percevoir comme bénéfices des ventes pub sur son blog :) )

Même si certains peuvent trouver ça de mauvais goût d’étaler autant sa fortune, j’ai envie de dire que ça rentre complètement dans la culture nigériane, qui consiste à glorifier toute acquisition matérielle onéreuse et en faire un symbole de réussite. Quoi de plus normal pour une société où il faut « Make It » à tout prix, après tout ?

Pour ce qui est de la suite, j’ai cru comprendre que Linda Ikeji compte lancer « un jour peut-être » son propre talk-show. Il serait effectivement temps pour elle de commencer à étendre son empire virtuel mais en attendant, son ascension sert et servira encore d’inspiration à beaucoup d’autres et ça, c’est déjà une réussite en soi. Depuis cette année, elle a lancé le programme « I’d rather be self-made », qui est un fonds d’aide d’un montant de 10 millions de nairas (environ 45.000€) qu’elle a mis en place pour aider des jeunes femmes à lancer leurs propres business.

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Sur les 800 dossiers reçus, ce sont finalement 15 jeunes nigérianes que Linda a décidé de soutenir financièrement.

Linda en compagnie de 11 bénéficiaires de son fonds d'aide

Linda en compagnie de 11 bénéficiaires de son fonds d’aide

J’ai beau ne pas forcément adhérer à son « éthique » de travail tout le temps, je pense qu’elle mérite tout de même qu’on respecte son parcours et ce qu’elle a réalisé en 9 ans, surtout quand on voit dans quelles conditions elle a commencé. Raison pour laquelle j’ai sommairement partagé son histoire ici.

Bravo Linda and big up.

#SelfMadeWomen #GirlPower #AfricanGirlsKillingIt