Sur la pression du mariage.

 

Ces derniers temps, j’entends beaucoup d’histoires. Je sors boire un verre et je me retrouve à écouter des gens me confier leurs problèmes – parfois intimes. Cela devient tellement récurrent ces jours-ci que forcément, ça me pousse à réfléchir sur mon propre cas, sur ce que j’ai défini comme étant ma vision idéale et intégrale du bonheur.

Il y a quelques soirs de cela, des circonstances qui seraient trop longues à expliquer m’ont amenée à me retrouver dans un bar avec un inconnu. La trentaine, cadre de multinationale, ghanéen, drôle… et marié. Il quittait Abidjan au petit matin et voilà donc que nous étions au fond d’un lounge à discuter sur nos vies respectives alors qu’on ne s’était jamais vu avant. Bien que je ne sois pas du genre à regarder les mains d’un homme en premier pour vérifier son statut marital, j’étais quand même surprise qu’il me dise – de son propre chef – qu’il avait une épouse. En vérité, j’étais surprise parce que quelques minutes plus tôt, il m’avait confié avoir une (voire plusieurs) petite(s) amie(s). Il m’a vu faire une grimace, il a ri, puis respiré longuement.. Nous étions tous les deux silencieux l’espace de quelques secondes. Moi parce que je commençais à m’imaginer à la place de sa femme, lui sûrement parce qu’il essayait de structurer ce qu’il allait me dire. Il a fini par se lancer : « Il y a trop de tentations. Je respecte ma femme, et rien de ce que je ne fais dehors n’arrive à la maison. Quand je suis avec elle, je suis avec elle, rien d’autre ne compte ». Je vais vous épargner le ping-pong verbal qui s’en est suivi entre nous, puisque j’ai essayé de challenger chacune de ses « excuses« . A la fin, il a avoué qu’il n’avait – dans l’absolu – aucune justification de tromper sa femme, et que c’était surtout une fatalité. De ce qu’il m’a dit, j’ai compris également que son épouse semblait quelque peu s’être résolue à cela. Il a financé le restaurant qu’elle a ouvert et lui donne tous les attributs de « Madame » qu’elle veut en public, que ce soit auprès de la famille, des amis ou du milieu social dans lequel ils évoluent en tant que couple. Je suppose donc qu’elle ferme les yeux sur ce qu’il fait, tant qu’il est discret parce que, de toute manière, « tous les hommes trompent » donc autant s’y faire d’entrée de jeu et sauver ce qu’on peut sauver comme apparences. Par ailleurs, le fait que l’on croit encore très fortement qu’un homme soit « conditionné » pour être infidèle et qu’une femme ne peut pas espérer de relation monogamique sans tromperie de son conjoint est en soi assez délirant. A quel moment le fait qu’une chose arrive souvent signifie qu’elle soit fondamentalement inévitable ? Mais revenons à nos moutons.

Nous avons pris le même taxi en rentrant. J’ai déposé cet homme à son hôtel et puis j’ai continué. En route vers chez moi, j’ai commencé à me dire qu’effectivement, le mariage et l’amour sont deux choses bien distinctes et qui peuvent exister de manière indépendante. On peut aimer sans se marier, et se marier sans aimer/être aimé. L’amour est un état de fait, le mariage, finalement, un arrangement( « contrat de mariage »).

Je m’étonne moi-même d’aborder assez souvent les sujets matrimoniaux ces derniers temps, chose qui n’est pas dans mes habitudes en général. Le fait est que… le mariage est omniprésent, du moins autour de moi. Des gens avec qui on a fait les 400 coups se retrouvent devant l’autel sans crier gare, d’autres que l’on a perdu de vue depuis à peine 5 ans réapparaissent dans votre vie avec une alliance, 2 enfants et 15 kilos en plus… La case « Mariage » devient donc de plus en plus un rite de passage auquel on se met à penser avec une fréquence variable d’une personne à l’autre.

Bien que je crois à l’existence du « mariage d’amour », je crois que j’ai vu tellement de mariages d’intérêt ou de raison/convenance dernièrement, notamment chez des gens de mon âge, que finalement, je suis assez cynique sur le sujet. Les mariages d’intérêt ont tellement de visages, parfois subtils d’ailleurs…

Cela me rappelle un jeune homme avec qui j’ai fini par prendre mes distances dès que j’ai compris qu’il avait pour principal objectif de se marier dans les prochains mois. Ce n’était pas sur ma feuille de route et clairement, je n’allais pas griller les étapes pour répondre à une urgence de ce genre… qui en vérité, cachait surtout l’envie de s’acheter une étiquette « Homme Responsable (car marié) » plus qu’une envie particulière de m’avoir à ses côtés jusqu’à ce que Dieu nous sépare machin chouette. J’ai fini par comprendre que j’avais été approchée non pas parce que j’avais quelque chose de plus qu’une autre en tant que personne, mais parce que j’avais un « bon profil », que j’étais « mariable », que « ça ferait bien » de m’avoir comme faire-valoir. Je suppose que chacun répond à la crise de la trentaine à sa manière… #NoShade. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cela m’arrive.

C’est vrai que ça peut paraître aussi drôle, vu de l’extérieur. En général, ce sont les hommes qui « fuient » le mariage et les femmes qui le réclament, mais à nouveau, non seulement ce n’est pas sur mon planning immédiat mais en plus, ce n’est pas une finalité en soi pour moi, loin de là. Les bobos sentimentaux auront eu le mérite de me rendre très lucide, à 90%. Les 10% restants, c’est-à-dire le peu de romantisme/naïveté qui me reste, me poussent à croire que l’essentiel n’est pas de se marier mais d’être avec la personne qui nous donne envie de se marier. La nuance est là. Je prends pour exemple des couples de mon entourage qui sont ensemble depuis près d’une décennie et ont fondé des familles sans être mariés, et d’autres que je connais qui en sont à leur 2ème (pour ne pas dire 3ème) mariage raté.

Il y a 2 ou 3 mois de cela, j’étais sur mon balcon avec ma mère, à regarder la ville. Puis je ne sais plus comment la conversation s’est déportée sur mon statut marital. Même si elle y faisait allusion de manière indirecte depuis un moment, c’est bien la première fois qu’elle a évoqué le sujet avec moi de manière aussi directe. Elle a toujours été une battante, une insoumise de la première heure, elle était donc en mauvaise position pour me demander de me transformer en parfaite petite épouse potentielle en recherche d’un mari.. mais pour autant, elle m’a répété plusieurs fois qu’il fallait que je sois moins « intransigeante » sinon j’allais « finir seule ». Je me rappelle avoir souri et baissé la tête parce que j’attendais cet argument là. Je l’attendais tellement que j’espérais même, dans le fond, qu’elle ne me le dise pas tellement c’était trop facile. Mais c’est un parent, qui plus est, une mère, faut bien qu’elle fasse son travail.

La menace d’une solitude qui s’éternise jusque dans la vieillesse, la perspective de finir seule avec ses rides et ses chats, la possibilité de finir par raser les murs parce qu’on s’appelle « MADEMOISELLE X » et non « Madame Y » à 45 balais passés..  je crois qu’elle m’a à peu près tout fait dans ce rayon. Ah, j’allais oublier.. l’aspect professionnel aussi. « Même si tu deviens PDG de je-ne-sais-quelle boîte, si tu n’es pas mariée, on ne va pas te prendre au sérieux. Tu es en Afrique ici, ne l’oublie pas. ». Elle m’a énuméré toutes les femmes « influentes » qu’elle connaît qui ont fini par épouser le premier mec qui leur tombait sous la main une fois les 35 ans passés. J’en reviens à ma notion de respectabilité évoqué dans un de mes précédents articles, pas besoin que je répète ce que j’en pense ici. Même si j’ai la vie professionnelle d’une trentenaire, at the end of the day, j’ai encore l’âge que j’ai et donc aucune raison particulière de commencer à m’alerter sur ces questions-là. Toujours est-il que.. étant moins têtue qu’à l’adolescence, j’écoute davantage ma mère. Je ne lui donne pas raison sur tout et tout le temps, mais je prends la peine de l’écouter et de voir les choses de son angle à elle aussi, pas uniquement du mien. Malheureusement…même quand je ferme les yeux et que j’essaie de m’imaginer me mettant à rechercher le mari potentiel dans chaque homme que je croise, ça n’évoque rien d’autre que de l’horreur chez moi. Parce que tout d’abord, ce n’est pas du tout ma personnalité (je crois que je me connais assez bien pour ça) et par ailleurs, je reste persuadée que ce n’est pas la bonne démarche. On ne cherche pas un mari comme on cherche un travail ou un appartement, ce n’est pas aussi « fonctionnel » et mécanique. Et si ma vision est perçue comme naïve, encore une fois, mettez ça sur le compte des 10% évoqués plus haut. Autant on peut forcer le destin ou multiplier ses chances de faire des rencontres pour du « dating » qui n’engage pas (au début en tout cas) à grand chose, autant je ne crois vraiment pas qu’il soit judicieux de faire la même chose quand on cherche la personne avec qui on va (en principe) passer le reste de toute une vie… Je ne sais pas si les gens y pensent. La personne à côté de qui on va se lever tous les matins, avec qui on va devoir tout partager, avec qui il va falloir éventuellement élever d’autres êtres humains.. J’ose croire que cette personne-là, on ne la rencontre pas grâce à une préparation minutieuse en amont et une attente digne d’un lion prêt à bondir sur n’importe quel cabri malheureux qui passerait dans le coin.

Dans le fond, suis-je partisane du fait de s’en tenir à ses « standards » et ne pas les rabaisser ? Oui. On peut faire des compromis, on doit même parfois en faire. Et puis, il faut être réaliste avec soi-même et ne pas avoir des attentes démesurées par rapport à ce que l’on est réellement capable d’offrir à la personne en face… mais de là à devoir se renier tel(le) que l’on est, de là à devoir se forcer à (se) mentir/travestir quotidiennement parce que c’est le prix du « bonheur à deux », non merci. Comme le dit Candice dans son post brillant d’honnêteté sur sa première année de mariage (à lire absolument ici), le mariage devrait être un partenariat où les deux parties veillent aux intérêts de l’autre et vice versa, et non un truc qui doit aller dans un seul sens, même quand c’est censé nous arranger, nous. Je confesse l’avoir fait une fois, lasse d’être incomprise et de tomber sur des prétendus princes qui n’avaient de charmant que leurs sourires. Émotionnellement fatiguée d’être autant investie sans que cela soit apprécié, j’ai fini par céder à l’appel du « Aime celui qui t’aime », suivant les conseils d’un proche qui m’avait certifié que je serai en sécurité cette fois. En temps normal, je n’aurais même pas laissé cette personne me parler plus de 5 minutes mais à nouveau, j’avais baissé la garde (et les bras en même temps). Au bout du rouleau, je me disais qu’effectivement je n’avais plus rien à perdre donc autant se faire traiter comme une déesse même si ce n’est pas réciproque. Les premiers mois étaient effectivement une cure bien méritée, avec de l’attention, des petits cadeaux… bref, j’avais le compagnon parfait, le genre que l’on présente très facilement à sa famille entière. Mais au fond, de mon côté, ça sonnait faux. J’ai essayé comme j’ai pu d’enterrer la voix de ma conscience qui me répétait que tout ça, c’était mignon mais ce n’était pas pour moi. Après tout, je réclamais quelqu’un qui soit respectueux et devoué.. Et j’avais ça sur un plateau doré. Alors pourquoi n’étais-je pas aussi extatique que la personne en face ? J’ai cru fortement que c’était un caprice mais ça n’en était pas un. J’ai fini, au bout de quelques mois, par prendre mon courage à deux mains et mettre fin à ce manège à sens unique.

Cela m’aura convaincu d’une chose: si certaines dans ma situation en auraient tiré profit au maximum, moi je ne suis pas faite pour les relations intéressées. Je ne sais pas faire semblant (ou du moins, ça se voit très vite), je m’ennuie très rapidement quand je ne suis pas impliquée (comme dans le travail/les études).. et je mens plutôt mal en général, donc autant ne pas essayer. Dans ces conditions, je vois vraiment très mal comment j’accepterai de me mettre avec quelqu’un parce qu’il faut que je me mette avec quelqu’un.. ce serait une véritable bombe à retardement.

Alors bien sûr, c’est peut-être un luxe de ma part de pouvoir faire cela. Certain(e)s, sous différents types de pression (familiale, sociale..), sentent peut-être qu’ils/elles n’ont pas le choix et se marient (un peu) pour ne pas sortir du moule et avoir la paix. Et sans doute que d’autres n’envisagent pas que le mariage ait nécessairement besoin d’amour pour fonctionner. Peut-être qu’oui, à 50 ans et dans un moment de détresse, je me dirai « Oh que j’aurais aimé être mariée ».. mais…. je pense que l’instant d’après, je me souviendrai que si je ne le suis toujours pas à cet âge-là, c’est que je n’ai pas eu d’histoire avec qui que ce soit qui m’ait donné envie de sauter le pas.

Et dans le fond, c’est surtout ça qui m’attristera, plus que le fait de n’avoir aucune alliance au doigt.