Chronique de l’Abidjanie: j’ai été voir « Banana Island Ghost » au cinéma

Posted on 19 janvier 2018 Under Les Dossiers.

Ouvertes en 2015, les salles de cinéma MAJESTIC sont les principaux diffuseurs de films en salles sur le territoire ivoirien. Disposant de 3 (bientôt 4) salles de projection dans les zones névralgiques (Marcory, Cocody, Deux-Plateaux et bientôt Yopougon), on y projette les grands films internationaux quasiment le jour de leur sortie à l’étranger. À raison de 5000F (environ 9 euros)  la place en moyenne pour un film occidental et souvent moitié moins pour un film africain ou autre,  la programmation varie de manière régulière et les salles de projection sont aux normes. Ceci étant, les films hollywoodiens représentent encore une immense majorité de ce qui y est diffusé et ça se comprend: ces films bénéficient d’un rayonnement médiatique mondial, et les diffuser comprend une garantie quasi certaine de vendre les tickets d’entrée. À l’opposé malheureusement, peu de films africains communiquent en B2C (à destination du grand public), et ça m’agace véritablement. Je ne compte plus le nombre de films africains qui sont célébrés dans les festivals en Europe mais que personne n’a jamais regardé sur le continent. Quand ces films bénéficient d’une sortie en Afrique, la communication est souvent faite de telle sorte qu’il n’y a qu’une certaine élite qui soit au courant de la diffusion. Ce qui me pousse donc à la question suivante: À QUAND LE CINÉMA AFRICAIN MAINSTREAM DANS LES SALLES (de manière récurrente) ?

De manière transversale, mon « combat » sur la culture africaine a toujours été que les Afriques se parlent, qu’elles communiquent entre elles, qu’on apprenne à aller au-delà du Franco VS Anglo ou de l’Ouest VS Centre, par exemple. Décloisonner nos cultures – qui ont plus de choses en commun qu’elles n’ont de différences – ne fera que renforcer la plus forte arme diplomatique qu’un continent puisse avoir, selon moi: son Soft Power. Mon idéal est qu’un jour, des tanzaniens puissent voir un film sénégalais ou que des sud-africains s’émerveillent d’une série gabonaise ou qu’un éthiopien aille passer ses vacances à Kribi (Cameroun).

Utopiste ? Peut-être. Irréalisable ? Pas du tout.

Je prends notamment l’exemple d’Abidjan et du film « The CEO« .

Bien que réalisé par un nigérian, le film bénéficie d’un casting panafricain (Côte d’Ivoire, Bénin, Afrique du Sud, Nigeria, Maroc, Kenya..) et lors de son lancement, une avant-première (à laquelle j’ai assisté) a eu lieu à Abidjan. Je n’ai malheureusement pas les chiffres du film ici, mais cela devrait devenir la norme si on veut donner une chance à nos films de vivre hors des festivals internationaux. Autre cas: The Wedding Party. Ce film, dont le premier volet est disponible sur Netflix, vient de battre des records avec son deuxième chapitre, sorti en décembre au Nigeria. On parle de 47.000€ de recettes le jour de sa sortie et environ 170.000€ le 1er week-end de sa diffusion en salles (rappelons que The Wedding Party 1 a franchi le million de dollars en recettes, une première dans l’histoire de Nollywood). Pour la sortie de The Wedding Party 2, j’ai vu passer un programme insinuant que le film serait diffusé en Afrique francophone via les salles Canal Olympia.

Chouette.

Mais le film en question n’a pas eu de promo sur place. Par ailleurs, il s’agit d’un deuxième volet. Comment motiver les gens à voir la suite d’un film s’ils ne sont même pas au courant de l’existence du premier volume ? Pourquoi The Wedding Party 1 est disponible sur Netflix US/UK/France alors qu’un an après sa sortie, il n’a jamais été diffusé dans une capitale telle qu’Abidjan ?

Autre exemple: le film sud-africain « She is KING« .

Sorti dans les salles sud-africaines en décembre 2017, il a fait des performances moyennes dans les salles locales. Je sais que la culture sud-africaine est assez isolationniste (bien qu’elle s’ouvre de plus en plus au reste du continent) mais pourquoi She is KING ou The Wall ne sont pas projetés au Nigeria et au Kenya, au lieu d’être simplement retirés des affiches au bout de quelques semaines ? Vous voyez où je veux en venir. Au-delà des questions structurelles, il y a d’abord un problème de prise en compte des marchés des uns par les autres. Y a encore du chemin à faire.

Hier midi, je me suis rendue à la projection privée organisée par la société de distribution CÔTE OUEST AUDIOVISUEL. Il était question pour les invités de découvrir le film « Banana Island Ghost« . Il se trouve que j’ai suivi la sortie du film en août 2017 au Nigeria, tant il était attendu (et tant sa bande-annonce était prometteuse, bien qu’un peu trop longue).

Vu les bonnes critiques et les chiffres qu’a réalisé le film au Nigeria (on parle d’un budget de production entre 100 et 300.000 dollars pour des recettes autour de 500.000 dollars), j’attendais que le film atterrisse sur Netflix pour le regarder. Autant dire que j’étais donc ravie de pouvoir le regarder à Abidjan. Venons-en au film.

L’intrigue: un fantôme et une jeune femme désespérée vont devoir faire équipe: l’un pour trouver son âme soeur et aller au Paradis, l’autre pour trouver de quoi payer la maison familiale au risque de la perdre. Je ne vais pas plus loin sinon je pourrais trop en dire. Avant toute chose, je signale que je suis déjà heureuse de pouvoir regarder un film nigérian dans une salle de cinéma abidjanaise, c’est en soi un symbole fort. Maintenant, on va passer aux différents points (non-exhaustifs) qu’il y a à retenir.

Le casting

Première chose: le film met un certain temps à démarrer. Si d’entrée de jeu, on voit Uche Jombo en mère aimante qui fait ses adieux à son fils, la transition est brusque – mais néanmoins drôle – quand on découvre Ijeoma (incarnée par Chioma Omeruah) à l’écran. Personnage central, elle porte tout le film sur ses épaules. Sa capacité à passer du rire à l’émotion démontre à quel point son registre en tant qu’actrice est large, quelque chose que l’on voit peu chez la majorité de ses collègues. Si toutes ses scènes ne sont pas aussi drôles qu’on le souhaiterait, on ressent quand même un certain plaisir à la regarder dans des situations cocasses. Mieux, on finit même par s’attacher à son personnage. D’autre part, je trouve qu’avoir choisi Chioma pour littéralement incarner ce film, est totalement dans la tendance du moment (la féminisation des premiers rôles au cinéma).

Mentions spéciales à Bimbo Emmanuel, qui incarne parfaitement un Dieu protecteur, malicieux mais bienveillant. La dynamique père-fils entre Patrick (le fantôme, joué par Patrick Diabuah) et lui est quasiment du même niveau (voire plus) que celle entre Patrick et Ijeoma.

Bravo aussi à Dorcas Shola Fapson. Habituellement associée à des rôles de bimbos écervelées, elle livre une performance que j’ai trouvé pleine d’auto-dérision (notamment la scène des flatulences), et je demanderai à la voir dans plus de rôles où elle prend son statut de bimbo à contrepied.

La technique:

C’est la grande star de « Banana Island Ghost ». Du montage, au cadrage, en passant par la prise de son, la lumière et surtout, les effets spéciaux, tout le monde s’accorde pour le dire: ce film est au-dessus du reste en qualité visuelle. Les plans sont beaux et mettent plus que jamais (une partie de) Lagos en avant, avec notamment ses ponts et ses tours. Il est intéressant de noter que B.I.G. a été réalisé par B.B. Sasore, le même qui a réalisé…. l’excellente série Before 30 (dont on attend toujours désespérément une deuxième saison). Si la série était déjà bien au-dessus de la moyenne des « séries pour nanas » faites au Nigeria, B.I.G. surpasse les attentes. Ces prouesses techniques sont non seulement à saluer (Nollywood vient de très loin), mais rappelle également qu’au-delà du réalisateur, une industrie cinématographique compétitive repose sur un ensemble de talents derrière la caméra.

Le placement de produits:

En tant que férue de marketing, ça ne me dérange pas du tout qu’un film soit bardé de placement de produits, mais à nouveau, là où dans les James Bond, ces placements sont faits sans dénaturer le contenu du film… dans B.I.G., on a l’impression que certaines scènes ont été écrites exclusivement pour y glisser de la publicité. Je suis bien consciente de la difficulté à faire dans la subtilité quand une marque a en partie financé la production d’un film, mais entre le zoom sur Lipton, la séquence Coca Cola et le spot sur les glaces Cold Stone..ça fait beaucoup à digérer. Sans mauvais jeu de mots.

Le manque de cohérence:

Ou plutôt le trop plein d’incohérences… Pour ne pas spoiler le film, je ne vais pas énumérer les scènes concernées ici mais nous dirons que de manière globale, le montage final n’a pas tenu compte de certains éléments, de l’apparition parfois non-expliquée (ou non-justifiée) de certains personnages, de l’enchaînement illogique de certaines scènes et même de quelques dialogues un poil alambiqués…

La traduction:

Parlant des dialogues justement, je ne saurais trop rejeter la faute sur la réalisation car j’aurais besoin de regarder le film en V.O. Le fait est qu’il y a beaucoup d’éléments issus de la Pop Culture nigériane qu’on retrouve dans les films de Nollywood, et si vous n’êtes pas familiers avec (pidgin, argot, références à des buzz récents, musique..), vous ne comprendrez pas. Par exemple, dans une des scènes, Ijeoma dit (en français): « Je dois regarder trop d’épiques films« . Je parie tout ce que vous voulez qu’elle a dit (en VO) « I must be watching Africa Magic Epic too much » (cf. la chaîne Africa Magic dédiée aux films fantastiques et un brin kitsch au Nigéria). Les doubleurs ont-ils compris la référence ou alors ils n’ont pas su la traduire ? J’ai relevé d’autres passages comme ça dans le film, où le doublage en français a plus ou moins altéré la compréhension du spectateur. Il serait donc bien qu’une fois le doublage de films finis, on s’assure de l’adéquation entre ce qui est dit en français et anglais ou pidgin. Par ailleurs, et c’est un avis personnel, je pense que le film aurait dû garder le nom « Banana Island Ghost » et surtout, on aurait dû expliquer en début de film, ce qu’est Banana Island et ce que ça représente/évoque dans l’imaginaire nigérian. Cela permet de comprendre l’intrigue, et notamment l’entêtement d’Ijeoma, beaucoup mieux.

La fin en queue de poisson:

Là aussi, je ne vais pas détailler au risque de spoiler, mais comme avec The CEO et bien d’autres films nigérians à gros budget, la fin est abrupte. Incongrue. Autant l’entrée en scène d’Ijeoma était plutôt réussie, autant sa sortie prend le spectateur par défaut. C’est dommage parce que les 15 dernières minutes du film sont inégales dans le rythme et l’intensité. Je remets à nouveau ce problème sur le dos du montage et peut-être un peu, l’inexpérience du réalisateur (dont il me semble que c’est le premier long-métrage).

Pour finir donc, je dirais que Banana Island Ghost est un film ambitieux, mais sans prétention. S’il n’est pas parfait, notamment à cause d’erreurs de traduction et surtout de narration, il n’empêche que pour un premier effort, c’est très prometteur. Par ailleurs, (essayer de) marcher dans les pas des grandes comédies estivales américaines quand on a 100 fois moins de budget est un exercice périlleux… mais le plus important n’est pas là. Ce qu’il y a à retenir, c’est que ce long-métrage – comme The Wedding Party, October 1st, The CEO ou encore Wives on Strike – dit de l’avenir du film grand public nigérian. Celui-ci gagne en confiance, en maturité et donc en qualité, année après année. Et avec lui, un appétit de plus en plus vorace de conquérir de nouveaux espaces, virtuels ou géographiques.

Il n’y a plus qu’à espérer que les autres pays africains soient prêts à suivre la cadence.

« Banana Island Ghost (Le Fantôme de Banana Island) » est diffusé tous les jours au cinéma Majestic de Sococé et au cinéma Majestic Ivoire jusqu’au 25 janvier. Allez le voir, vous passerez un bon moment ;). Plus d’informations ici.

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