Comme dans toutes les industries cinématographiques du monde, Nollywood est un cercle fermé et organisé en petites castes, hiérarchisées par niveau d’influence, de puissance financière ou de notoriété. Dans ce domaine, on compte sur les doigts d’une main les femmes qui ont pu tirer leur épingle du jeu.

La Reine Genny

Avec Kate Henshaw, Rita Dominic, Stephanie Okereke et l’indétrônable Omotola, Genevieve Nnaji fait partie des actrices les plus respectées de l’industrie. Elle appartient à un très petit groupe d’actrices qui ont démarré au tout début des années 2000 et ont pu profiter du développement de Nollywood sur le plan local, puis international.

Ce que j’ai toujours aimé chez Genevieve, c’est la cohérence de ses ambitions. Adoubée comme étant la “Julia Roberts africaine” par Oprah Winfrey, elle a su très rapidement que sa destinée professionnelle ne se limitait pas à son pays.

Alors que l’immense majorité de ses collègues enchaînent les films à la vitesse de l’éclair, “Genny” a fait le choix il y a un peu plus de 10 ans, de ralentir et devenir plus sélective avec les films dans lesquels elle apparaît. Tout comme Omotola, elle a pris conscience de son pouvoir et a également compris que si elle souhaitait faire le saut vers Hollywood, il lui faudrait privilégier la qualité sur la quantité. Quand on voit d’ailleurs sa filmographie sur Wikipedia, on réalise qu’à partir de 2005, son nombre de films tournés par an diminue d’année en année.

Elle va donc se délocaliser la moitié de l’année à Londres, se rapprocher des circuits cinéma occidentaux et apparaître de moins en moins dans les films nigérians locaux… et son choix finit par payer. Elle choisit d’abord de travailler sur des films locaux qui annoncent la nouvelle vague (Tango with me, Mirror Boy), figure dans la superproduction Dr Bello avec Isaiah Washington, et surtout l’adaptation ciné de “Half of a Yellow Sun”, l’oeuvre de Chimamanda Adichie.

Nouvelle étape dans sa carrière: la production.

Beaucoup plus qu’aux US ou en Europe, les actrices nigérianes n’hésitent pas à devenir productrices/réalisatrices (le plus souvent parce que cela leur permet de gagner plus ou d’avoir plus de contrôle créatif). Genevieve Nnaji présente donc le film “Road to Yesterday” en 2015, l’histoire d’un couple au bord de la crise et qui décide de faire un road trip … Elle produit et incarne le premier rôle. Les critiques sont mi-figue, mi-raisin, mais tout le monde s’entend sur la qualité globale de la réalisation et salue le professionnalisme de Genevieve Nnaji.

Ayant investi dans d’autres secteurs, notamment l’immobilier, Genevieve ne dépend pas du cinéma pour vivre. Cela lui permet donc de prendre le temps de tourner, ce qui est un luxe à Nollywood où les films sont généralement tournés et montés en 3 semaines, pour une mise sur le marché rapide.

En ayant tout cela à l’esprit, je n’ai été qu’à moitié surprise qu’elle obtienne un deal avec Netflix, c’était une suite quasiment logique pour elle. J’ai donc abordé “Lion Heart” en ayant des attentes beaucoup plus portées sur la forme que sur le fond… et bien m’en a pris, je m’explique.

Un rythme monotone… sans surprise

Disons-le tout de suite, la trame du film n’est pas incroyablement originale mais ce n’est pas mon principal reproche. Lion Heart manque de rythme. Du début à la fin, le ressenti du spectateur reste plutôt monotone. Pas de véritable variation dans les émotions, un Happy ending prévisible dès les 15 premières minutes, et quelques rares moments drôles mais très discrets. Je me suis demandée si la réalisation n’avait pas trop tiré sur la subtilité et le minimalisme. On le sait, le cinéma nigérian a pour signature d’être très… disons, “expressif”. Tout est criard, exagéré, bruyant. Un “bon” film nigérian sans engueulades surjouées et onomatopées incessantes, c’est un peu comme un film de Bollywood sans chorégraphie endiablée (pour vous donner le niveau du cliché). Genevieve a sans doute voulu proposer quelque chose d’autre, un film grand public mais aux standards dignes d’un film d’auteur. L’intention était bonne, mais le rendu en fait un film où l’action ne prend vraiment pas le spectateur par les tripes, loin de là. Puisque ce n’est pas le déroulé du scénario qui allait retenir mon attention, j’ai choisi de retenir 3 choses de ce long-métrage:

Un message politique

Le Nigeria se rendra aux urnes le mois prochain pour élire (ou réélire) son président. Au coeur de la campagne, il y a (entre autres) la question tribale et religieuse, surtout depuis que de nombreux crimes commis par des bergers venus du Nord (de la tribu Fulani, celle du président actuel) dans le centre du pays, sont restés impunis. Une histoire d’amour entre un homme du Nord et une femme (indépendante) du Sud-Est ou encore, la fusion de deux entreprises de deux régions différentes au détriment d’une fusion Igbo – Igbo est, à mon sens, un parti pris progressiste de la réalisatrice. En somme, dans le privé comme dans les affaires, ne laissons pas le tribalisme déterminer nos choix (on le voit notamment dans la scène où l’oncle Godwill et Ada essaient de convaincre le “Chief” et que celui-ci demande discrètement la tribu du propriétaire de Maikano Motors).

Féministe… mais pas trop.

Comme avec le film King of Boys (par la réalisatrice Kemi Adetiba), où Sola Sobawale incarne (superbement) une maman Yoruba à la tête d’un gang de mafieux, LionHeart est évidemment un film qu’on pourrait qualifier de “semi-féministe”. Pourquoi “semi” ? Parce que (là encore comme dans King of Boys), le personnage féminin principal de LionHeart tient tête mais… fait attention à ne pas trop déborder du cadre. Elle est forte, ne se laisse pas marcher dessus, mais sait aussi accepter sans broncher (ou presque) le (lourd) poids des traditions et de la mysogynie ambiante. Il y a un grand écart permanent entre la volonté de ne pas se compromettre, celle de s’affranchir des codes imposés (ses cheveux naturels par exemple) et… celle de s’y conformer. Et c’est quelque chose que j’ai beaucoup ressenti en observant les femmes à Lagos, d’ailleurs. La question féministe y est très complexe, chose complètement normale dans une mégalopole qui est à la fois très ouverte sur le monde et très ancrée dans sa propre culture.

Le casting

Je l’ai déjà évoqué: le roaster d’acteurs bankables à Nollywood n’est pas très étendu. Résultat: on se retrouve très souvent à avoir les mêmes têtes d’un projet à l’autre. Il arrive même très souvent qu’un acteur ou une actrice soit à l’affiche de deux films qui sortent au même moment. Dans Lion Heart, je m’attendais à avoir une distribution mixant l’ancienne et la nouvelle garde mais au lieu de cela, le casting s’est plutôt porté sur des visages très populaires (au sens noble du terme).

Pete Edochie: c’est un peu notre Morgan Freeman. Toujours prêt à dégainer un dicton ou un proverbe, généralement peu loquace et du genre à démarrer au quart de tour, il est une véritable légende de Nollywood qui n’aura incarné qu’un seul et même rôle sur grand écran, et ce peu importe le réalisateur: celui du roi ou du chef traditionnel. Lion Heart n’a pas manqué à la règle et même si, comme tout le monde, j’adore “Chief Edochie”, j’aurais souhaité le voir jouer/incarner autre chose, pour une fois. Un rôle à contre-pied avant qu’il ne se retire définitivement, ça aurait été une mémorable porte de sortie. Ceci dit, je comprends très facilement que l’on ait pensé à lui en priorité pour représenter le patriarche Igbo au coeur de lion, c’est d’une évidence absolue.

Jemima Osunde: là aussi, comme avec Pete Edochie, on nous a resservi le même rôle déjà incarné dans d’autres films/Séries. Et là aussi, c’est dommage parce que Jemima a déjà prouvé qu’elle peut/sait jouer autre chose, il n’y a qu’à voir sa performance dans Shuga mais surtout dans la 2ème saison de “Rumour Has It”. Mais pour une actrice montante comme elle, un second rôle dans un film distribué sur Netflix, c’est déjà une sacré progression, donc soit.

Nkem Owoh: ma meilleure surprise du film. Je m’attendais à ce qu’il joue l’oncle libidineux et malhonnête (comme d’habitude), et ça a été tout le contraire. Subtil, drôle et authentique, son personnage agace d’entrée de jeu pour finalement, devenir attachant. Lion Heart aura au moins permis de prouver que lorsqu’on y met les moyens, certains de nos talents sur le continent peuvent réellement dévoiler l’étendue de leur jeu d’acteur.

Mention spéciale au rappeur Phyno qui, comme son collègue Falz dans Chief Daddy, joue l’artiste mal-aimé mais ne brille pas particulièrement par sa présence. Dans ce registre d’ailleurs, le rappeur Reminisce fait une prestation incroyable dans King of Boys, j’espère qu’on lui donnera d’autres rôles.

En somme, faut-il voir Lion Heart ? Je dirais oui, parce qu’il s’agit d’une belle immersion dans la culture Igbo, dans l’éternel combat entre les traditions et le moderne, et surtout dans le Nigeria d’aujourd’hui, loin des superficialités de Lagos. Et aussi parce qu’il s’agit d’un pas important que Nollywood fait dans sa conquête de l’international. Alors bien sûr, il y a quelques défauts techniques ou d’écriture de script, mais j’aurais du mal à en tenir rigueur à la réalisatrice, parce que je ne sais que trop bien d’où elle part (ayant vu ses premiers films) et le chemin parcouru que Lion Heart représente.

Lion Heart est disponible sur Netflix. Et de grâce, veuillez le regarder en Version Originale Sous-Titrée, pas en français.

PS: J’ai prévu un article sur les 5 films africains qu’il faut voir sur Netflix en 2019 sur Africa-Digest, donc inscrivez-vous pour ne pas le rater 🙂