Blasée.

Ça vous arrive d’avoir des reality checks ? Il s’agit d’une de ces conversations difficiles, mais nécessaires. Elles ne sont pas forcément planifiées à l’avance, le plus souvent même, elles arrivent sans prévenir.

Je sors d’une d’entre elles.

Comme à chaque fois, je suis à la fois soulagée et j’ai l’impression d’étouffer. Ça fait des années que ça traîne mais tout à l’heure, ce qui a commencé comme une conversation banale sur la vie en général s’est transformé en une forme de tribunal où j’ai passé un sale quart d’heure. Parce que j’ai entendu ce que je sais, mais ne voulait pas entendre de la bouche de quelqu’un d’autre, de quelqu’un qui me connaît bien.

J’ai grandi avec des parents – notamment une mère – très portés sur l’excellence, sur l’horreur du médiocre, sur le principe de toujours tirer vers le haut. Soi et les autres autour de soi. Cela a développé parfois ma capacité à vouloir plus pour les gens qu’ils ne le veulent pour eux-mêmes. Cela m’a aussi permis d’apprendre à me dépasser et à encaisser plus que la moyenne. Parce qu’en serrant les dents et en digérant ma douleur, je gardais en tête que c’est un passage obligé pour atteindre mon but. Mais en étant transparente, cet aspect particulier de l’éducation m’a également appris à développer quasi instinctivement beaucoup de mépris pour tout ce qui s’apparente à de la médiocrité. Du coup, j’ai toujours tenu à respecter les règles. À jouer à la loyale. J’ai refusé je-ne-sais-combien de fois de me salir les mains ou d’enfreindre mes propres règles par principe, même si j’avais parfois beaucoup (je veux dire BEAUCOUP) à gagner. Des amis me traitaient de folle, je leur répondais que ce ne sont pas eux qui devront se lever tous les matins et me regarder dans la glace : c’est moi. Les arrangements avec ma conscience, j’ai essayé et le résultat a rarement été concluant.

J’ai été fière de tout sacrifier pour le prix de ma tranquillité d’esprit. Me disant que tôt ou tard, ma « droiture » finirait par payer. Et puis, la bande-son de tout ça fut le Hip Hop.. Musique par excellence du culte du « Hustle », du « From rags to riches », du « Grind hard » et tout le reste. J’ai baigné dans ça depuis que je sais compter d’1 à 10, ça a rempli mon imaginaire et renforcé mes convictions : les meilleures choses arrivent à ceux qui bossent. Et dans l’autre sens : si l’on n’atteint pas ses objectifs, c’est qu’on n’a pas assez travaillé. Tout ce qui précède tient en un mot : la MÉRITOCRATIE. J’ai été biberonnée à ça, à la fierté à avoir quand on ne prend pas de raccourcis, à la foi dans les règles du jeu (envers et contre tout), à rechercher le respect avant l’amabilité ou la popularité. Je passe sur les nombreuses fois où, comme beaucoup d’enfants africains je présume, j’ai reçu du « Pourquoi tu n’as pas eu 20/20 ? » quand je ramenais un 15/20 à la maison. Tout ça m’a appris énormément de choses qui ont été décisives pour mon évolution, aussi bien professionnelle que personnelle.

J’en serai toujours reconnaissante à mes parents pour cela, et je mesure la chance que j’ai eu d’avoir des personnes qui ont fait tout ce qu’ils ont pu pour que je puisse aspirer à une vie où j’aurais – a priori – toutes les cartes en main.

 

Ceci dit, le but de mon post est d’être honnête, alors je vais tenter de l’être. Quand j’ai commencé mon premier projet, j’avais la fougue qui va avec l’âge que j’avais à l’époque (18 ans). Je ne me posais pas de questions, ou très peu. J’étais « drivée » par l’envie de (bien) faire et d’accomplir un truc par moi-même. Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais mais de toute manière, c’était secondaire. Je voulais faire quelque chose dont je pouvais être fière. Ce n’était même pas pour les autres, c’était d’abord pour me prouver quelque chose. Aujourd’hui j’ai le recul suffisant pour le dire.

Ces 5 dernières années, j’ai commencé à avoir une crise de foi dans ce qu’on m’a inculquée. Ça a d’abord été la religion, j’ai fini par en sortir, et c’est un choix que je ne regrette pas, le déisme me correspondant bien mieux. Ensuite, ça a été une déconstruction méticuleuse du « Prince Charmant » et du mythe qui lui est associé… Bref depuis que j’ai commencé cette route qui mène vers mes 30 ans, toutes les valeurs et toutes les aspirations auxquelles je croyais (justice, mérite, réciprocité automatique dans les bonnes intentions ou dans l’amour etc)… tout ça a été détruit. À chaque fois. C’est comme si le sort (ou Dieu, ou le destin, ou appellez ça comme vous voulez) s’est acharné à vouloir me faire comprendre que je dois sortir de ma bulle et affronter la réalité. Pas celle qu’on m’a préparée à affronter, mais celle qui est là dehors. Qui n’obéit qu’à sa propre logique, non à la mienne.

 

À chacun de ces moments de désillusion, la douleur a été présente mais j’ai fait un truc que j’ai fini par maîtriser : absorber la douleur et avancer. C’est devenu comme un mode qu’on active sur un téléphone : automatisé et pratique. Sauf qu’au fur et à mesure que je prends de l’âge, les désillusions s’accentuent. Finalement, je ne crois plus en rien.

 

Ces deux dernières années notamment, j’ai pris la fin du mythe du mérite de plein fouet. Je ne vais pas rentrer dans les détails ici mais j’ai été ou victime ou témoin de situations – dans le domaine professionnel – où la méritocratie a complètement disparu… Remplacée par la célébration de la médiocrité, une forme de confort assumé dans la nullité, un bafouement complet des règles au nom du copinage (au vu et su de tous). Et à chaque fois que j’ai crié « Non ça ne devrait pas être comme ça ! Ce n’est pas juste ! », on m’a gentiment ri au nez ou demandé si je ne m’étais pas trompée de secteur d’activités. À nouveau, j’ai pris sur moi. Après tout, la manière de fonctionner des autres ne devrait pas m’affecter. Seulement, quand on est dans un écosystème, on ne peut s’isoler entièrement. Tôt ou tard, on est de manière directe ou indirecte touché par les pratiques, les usages, le comportement des gens. Je ne suis pas blanche comme neige, et j’ai pas mal de défauts, mais on ne pourra jamais me retirer le fait d’essayer de faire au mieux dans ce dans quoi je me lance. Sauf que depuis l’an dernier, quelque chose s’est brisé. Je suis toujours autant engagée dans mes projets, mais plus de la même manière. On me répète sans cesse que j’ai « l’air blasée », le regard hagard, l’air désintéressée par tout ce qui m’entoure. C’est un peu le cas. Avant, mon moteur c’était la passion. Aujourd’hui, ça ne l’est plus. J’ai essoré et épuisé cette ressource jusqu’à sa dernière goutte, mais reconnaissons-le, le monde aura eu le dernier mot.

 

Alors bien sûr, on m’a dit – encore ce soir – « Ne laisse pas le monde avoir autant d’impact sur toi » ou encore « Le monde n’est pas juste, accepte-le et passe à autre chose ! ». Je veux bien, je le fais d’ailleurs, mais on ne peut pas demander à quelqu’un d’abandonner tout ce en quoi il a mis une foi sincère en claquant des doigts. Je sais depuis un moment que je dois accepter la réalité telle qu’elle est, ma transition met juste du temps..Et semble arriver vers sa fin. Avant, j’ai été en colère. Je ne savais même pas vers qui. Vers mes parents ? Que puis-je leur reprocher ? De m’avoir bien élevée ? De m’avoir appris à être honnête et franche (ou sinon, la moins malhonnête et hypocrite possible) ?

Devais-je être en colère vers le monde ? Il était là avant moi, il le sera après moi, ce serait donc bien égocentrique que de penser qu’il me doit quelque chose. J’ai donc trimballé ma colère, je l’ai canalisée puis comme avec le reste, je me suis dit qu’il fallait avancer et je m’en occuperai plus tard.

Bah plus tard, c’est un peu ce soir. Dois-je encore changer de pays ou de domaine professionnel ? Recommencer ailleurs résoudra-t-il mes questionnements ? Ai-je l’assurance qu’une fois ailleurs – face à d’autres foutaises – je ne vais pas encore partir me réinventer une nouvelle fois et ainsi de suite ? La fuite en avant perpétuelle  est un risque périlleux et sans aucune garantie de réussite. La conversation avec M. a été violente. Verbalement, émotionnellement. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai eu les larmes aux yeux de rage. Pourtant ce qu’il disait ne m’était pas étranger. C’était juste pénible à entendre, pénible de devoir acquiescer. Je suis donc blasée. J’ai fini par l’admettre. Maintenant que c’est fait, je vais faire les choses différemment. Avec tout le détachement et la raison possibles, sans attendre un « juste retour des choses » simplement parce que j’ai été correcte ou excellente. C’est en soi un échec que j’en arrive à devoir fonctionner via le prisme de la fatalité, mais je dois bien me rendre à l’évidence. Ainsi, je sais que je dirai à mes enfants de travailler dur et de faire de leur mieux. Sans leur promettre absolument que leurs efforts seront récompensés automatiquement. C’est, je pense, le meilleur moyen de les préparer à ce qu’ils devront affronter.

Je suis donc blasée par toutes ces phrases toutes faites sur l’entrepreneuriat, ces « leitmotiv » sortis des livres de développement personnel et toutes ces conneries qu’on ressasse à longueur de journée sur les internets en faisant des généralités qui s’adressent à tout le monde et à personne dans le même temps.

Je n’ai pas écrit tout ce qui précède avec de la tristesse ou du chagrin, j’ai dépassé cette étape il y a fort longtemps. C’est tout au plus une légère déception. Je tenais encore un peu à un certain idéal, parce que je pensais qu’on en a absolument besoin pour évoluer, pour entreprendre, pour… VIVRE. Ce n’est pas vrai. En tout cas, ça ne l’est plus pour moi. Je commence donc une énième nouvelle vie, plus spécialement passionnée mais bien plus lucide sur le monde qui m’entoure. Blasée is the new pragmatique.