L’Orage africain: une version (bien) plus réaliste de Wakanda.

Nous sommes en 2033. Les États-Unis d’Afrique sont une réalité, sa monnaie unique également. Le continent se développe selon ses propres règles pendant qu’en Occident, la misère et le chômage poussent des milliers d’européens à se précipiter aux ambassades des États-Unis d’Afrique… certains n’hésitant pas à emprunter des filières illégales. Voilà, en somme, la trame d’ Africa Paradis, le premier long-métrage de Sylvestre Amoussou que j’ai pu voir. Comme cela a été le cas pour le film qui fait l’objet de cet article, j’ai eu un mal fou à pouvoir trouver Africa Paradis en ligne. Une communication confidentielle et une diffusion sporadique en salles ne m’ont pas facilitée la tache mais qui veut, peut (paraît-il).

Africa Paradis a donc, à l’époque, excité ma curiosité avec une simple interrogation: comment peut-on faire un film bon/nuancé en proposant simplement une inversion fictive des faits réels ? Des blancs appauvris qui immigrent illégalement vers une Afrique unie, c’est certes une proposition tentante. Rien qu’à le dire ou l’entendre, ça paraît incongru. Suffisamment pour qu’on soit un peu surpris par la naïveté du film une fois qu’on est devant. Mais je m’arrête là, mon article n’est pas dédié à Africa Paradis, mais à sa suite. Ou quelque chose qui y ressemble: L’Orage Africain – Un continent sous influence.

Porté par la structure Koffi Productions, soutenu par le Ministère de la Culture/Fonds d’aide de la Culture de Bénin (ainsi que quelques personnalités telles que l’homme d’affaires béninois Sébastien Adjavon), le film a bénéficié d’une diffusion dans quelques salles françaises lors de sa sortie en 2017. L’intrigue: « Le Président de la République d’un pays africain imaginaire, qui souffre de voir les richesses naturelles de son pays uniquement exploitées par des entreprises occidentales, décide de nationaliser tous les moyens de productions installés sur son territoire par des étrangers : puits de pétrole, mines d’or, de diamants, etc. Évidemment, les Occidentaux apprécient peu : « C’est nous qui avons foré ces puits, nous qui avons creusé ces mines » ! Les Africains répondent : « Exact, mais c’est notre sous-sol » ! Un combat féroce s’engage alors, où tous les coups sont permis« .

Ayant quitté l’Hexagone, je ne vous explique pas le chemin de croix que cela a été pour trouver le film en ligne (promis, j’essaie de ne me plus me plaindre à ce sujet mais c’est parfois un vrai sacerdoce de soutenir le cinéma africain). Face à de nouvelles recherches peu fructueuses, j’ai lancé un appel à l’aide la semaine dernière sur Twitter, pour quiconque aurait un lien. Une semaine plus tard, J. Yombo (que je remercie d’ailleurs) m’a fait savoir que film est désormais disponible en streaming payant. Finalement. Dans le sillage de la sortie de Black Panther, j’ai trouvé intéressant de me pencher sur une autre utopie afro. Voilà pour le contexte, passons au film à proprement dit.

L’Orage Africain s’ouvre sur un chef de l’état sur un tarmac d’aéroport, entouré d’une garde exclusivement féminine… L’air grave dans son boubou, le président Ezo Essogbe est ensuite accueilli par son chef de cabinet. Le dialogue manque un peu de naturel mais on est tout de suite mis en situation. Le Tangara – le fameux pays imaginaire donc – est à la veille d’une révolution historique. L’intrigue se dévoile ensuite avec un rythme réglé comme du papier à musique: les expatriés insouciants ? Check. Les PDG d’entreprises étrangères véreux et sans scrupules ? Check. L’émissaire africaine de l’ancien pays colonisateur ? Check. Le traître qui privilégie son ambition personnelle à l’essor de son pays ? Check. Les mercenaires ? Check. Ainsi de suite. Tous les personnages que l’on imagine nécessaires à une crise géopolitique apparaissent à la chaîne, rendant l’issue (déjà peu mystérieuse) très évidente à deviner. Bon. Sachant donc qu’en termes de suspense, il va falloir oublier, essayons de trouver autre chose. Commençons par le positif, voulez-vous ?

En comparaison avec Africa Paradis, L’Orage Africain est une belle évolution sur le plan technique. L’emploi de la steadycam, le mixage et le montage (réalisés au Maroc par Studio MA), les prises de son et la direction de la photographie notamment sont de bien meilleure facture. À ce titre, le film est visuellement agréable à regarder, sans (grosse) fioriture. Côté casting, Sandra Adjaho, Laurent Mendy et Didier Sèdoha Nassegande se distinguent comme des révélations à mes yeux. Quant à Eric Ebouaney (qui a également joué dans Africa Paradis), il reste égal à lui-même et son jeu d’acteur est toujours aussi juste. En dernier bon point: je suppose que c’est par faute de moyens plus que par volonté, mais le choix des décors sont ultra-réalistes. On aurait pu penser que le Tangara – en tant que pays utopique – serait magnifié, avec des plans sur des tours de béton de Cotonou ainsi que les derniers symboles de « modernisme » possibles.. Mais non. Le Tangara est on ne peut plus en phase (sur le plan visuel) avec une bonne majorité des pays africains à l’heure actuelle. Rien n’a été embelli, ni enlaidi.

Du côté de ce qui fâche… Je vais commencer par le plus évident. Sylvestre Amoussou est certes un réalisateur courageux et charismatique, mais je ne pense pas qu’il serve sa propre cause en jouant dans ses films. Le fait est que sa diction, associée à des dialogues parfois trop longs et alambiqués ont tendance à créer une sensation de lourdeur dans quasiment chacune de ses scènes… Et étant donné qu’il campe le rôle principal (et qu’on le voit donc BEAUCOUP), c’est quasiment tout le film qui pâtit de cette pesanteur. Autre point: il y a un manichéisme (le bon noir VS le méchant blanc) qui manque de finesse. Alors bien sûr – sans trop en dévoiler – on montre la trahison venue de son propre camp, là encore un lieu commun dans l’histoire post-coloniale de l’Afrique. Je comprends qu’il ne soit pas aisé d’éviter certains raccourcis lorsque l’on essaie de résumer en 1h20 l’histoire des héros tragiques des indépendances, la problématique du franc CFA, la FrançAfrique, le contrepoids que représentent désormais la Russie et la Chine/les BRICS, le manque de qualifications de la population africaine pour se prendre en main de manière très concrète… Ça fait tout de même BEAUCOUP à évoquer en un seul film. Du coup, comme dirait l’autre, il y a à boire et à manger. Et je reviens notamment sur les dialogues, qui parfois ressemblent à des cours d’histoire ou à des monologues/exposés idéologiques du réalisateur… Il n’y a pas de doute là-dessus, Monsieur Amoussou est habité par ses convictions. Ça transparaît, je dirais même que ça TRANSPIRE à chaque fois qu’il prend la parole – et ça se retrouve également dans ses différentes interviews. C’est tout à son honneur, d’ailleurs. Ceci dit, de ma position de spectatrice, je pense que pour donner plus de chances à ses films à toucher un plus large public, il faudrait qu’il prenne un peu de distance sur ses propres créations. Juste assez d’espace pour laisser l’oeuvre parler d’elle-même, et non qu’elle serve exclusivement d’haut-parleur pour son créateur.

Malgré tout, est-ce que je recommande de voir le film ? Oui. Parce que nous avons besoin de ce type de films. L’emballement suscité auprès du public africain francophone par Black Panther (et Le Crocodile du Botswanga)  doit suffire à convaincre ceux qui en doutaient encore, que les jeunes africains sont plus que jamais prêts à réfléchir à leur propre condition politique par le biais du divertissement.

Ensuite, il y a le cran (à saluer !) de Sylvestre Amoussou, qui réalise des films engagés/politiques qui vont à l’encontre des intérêts de ceux-là mêmes qui financent/subventionnent en majorité le cinéma africain francophone. Je n’ose imagine les difficultés qu’il doit avoir à recevoir de l’accompagnement une fois que certaines institutions ont parcouru son script. Il est VITAL pour tous que l’Afrique ait des réalisateurs « subversifs », qui sortent des sentiers battus et prennent des risques artistiques.

Par ailleurs, L’Orage africain – bien que sa morale puisse sembler un peu poussive – nous incite à envisager notre propre « impréparation » à la Révolution africaine tant espérée (un sujet aussi évoqué dans Black Panther).

Enfin, bien que j’apprécie ce moment de communion qu’africains et afro-américains ont connu grâce à Marvel, je préfèrerai que nous nous concentrions sur nos propres problématiques (qui sont abordées par nos réalisateurs). Certes, leurs films sont moins clinquants qu’une super-production américaine mais de par leur simplicité (voulue ou subie), ils ont le mérite de nous mettre face aux limites de nos nations africaines qui, elles – contrairement à Hollywood – sont bien réelles.

L’Orage Africain est disponible en streaming sur Vimeo.